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Publié : 25 mai 2011

Stage syndical "Face à la souffrance au travail, reprendre la main sur le métier"

Le mardi 24 mai 2011, le SNUipp-FSU Somme a réuni plus de 90 personnes à Dury-lès-Amiens autour de Christophe Hélou* et des résultats de l’enquête départementale "Les enseignants ne sont pas des feignants".

Christophe Hélou est intervenu au cours de cette journée en deux temps. Un premier temps lui a permis de replacer la souffrance au travail dans un contexte historique alors que lors de son deuxième temps, il s’est attaché plus précisément au travail enseignant.

1ère partie : La souffrance au travail dans l’histoire

- 1850 : naissance du monde ouvrier. Les revendications sont tournées exclusivement vers les salaires et le temps de travail (gagner plus en travaillant moins). La question du travail et de ses effets n’est pas abordée.
- XXème siècle : la question "que fait-on du travail ?" se pose.
- 1960 : dans le contexte de contestation internationale de l’époque, la question "Pourquoi travaille-t-on ?" apparaît. C’est donc la question de l’aliénation du travail qui se retrouve sur le devant de la scène. Cette aliénation avait été théorisée par Karl Marx (milieu du XIXème) : nous produisons une œuvre en travaillant et nous sommes fiers de ce que nous avons produit. Quand ce rapport de fierté pour sa production est cassé (division du travail, hyper spécialisation, dénigrement, …), on entre dans l’aliénation par le travail.
- années 70 : le "néo-management" apparaît. On fixe des objectifs et chacun doit s’y adapter et adapter son travail. On parle maintenant de collaborateurs (et non plus de salariés). Chacun, à son niveau, doit maintenant engager ses propres ressources pour le travail. C’est bel et bien le contraire du taylorisme qui voulait faire de l’ouvrier un exécutant sans intelligence mais capable de suivre des fiches de fabrication.
Cette nouvelle organisation du travail a ses pathologies propres : le stress et la souffrance. Depuis une trentaine d’années, ces pathologies sont de plus en plus présentes puisque l’on fixe des objectifs impossibles à remplir et qu’on a donc l’impression de ne jamais être assez bon dans son travail. Parallèlement, on évalue de plus en plus les travailleurs (puisqu’ils sont autonomes, il faut les évaluer). On constate donc un écart de plus en plus important entre le travail prescrit (ce que l’on demande de faire) et le travail réel (ce qui est fait). C’est cet écart qui est générateur de souffrance.
- 1995 : la notion de harcèlement au travail voit le jour. C’est à cette période que tous les rectorats se dotent d’une Direction des Ressources Humaines et que les cellules d’aide et d’écoute se multiplient. On individualise (médicalisation, judiciarisation…) le traitement des troubles liés au travail, les attribuant à une fragilité supposée du salarié alors qu’en fait, c’est l’organisation du travail qui est en faute. Ce faisant, les modes de défenses collectifs sont de moins en moins utilisés.

2nde partie : La souffrance des enseignants au travail

Les enseignants sont une communauté professionnelle très peu étudiée en France. Les premières enquêtes portaient sur le système, l’école ou les élèves et avaient comme point commun une vision négative des enseignants (incapables de se réformer, paresseux, stigmatisant leurs élèves…). Les enquêtes actuelles (dont celle de Christophe Hélou) sont menées par des enseignants devenus sociologues et visent donc à donner une image plus objective des enseignants.

La communauté professionnelle en général a comme caractéristique de fixer elle-même les normes de sa profession. Il est à noter que quand le collectif est fort, les professions ont des normes fortes et une capacité à les défendre d’autant plus forte. Les enseignants ne devraient pas échapper à la règle. Et pourtant…

Comme toutes les professions de service en relation avec le public, les enseignants sont confrontés à des difficultés. La richesse de notre métier est la nécessité de réfléchir aux solutions pour contourner la difficulté. Lorsque cette difficulté ne peut plus être contournée, on entre dans le domaine de la souffrance, ce qui ne devrait jamais être le cas.
Or, l’étude de C. Hélou montre qu’en ZEP, la difficulté n’est pas plus problématique (alors qu’elle devrait objectivement l’être). Il fait donc l’hypothèse que l’organisation du travail en ZEP est facilitante : plus de collectif, des normes professionnelles partagées par les collègues de l’école, une solidarité plus grande entre les collègues et même de la hiérarchie.

Depuis le premier passage de de Robien au ministère de l’Éducation Nationale, on assiste à une entreprise de démolition du métier d’enseignant. La multiplication des prescriptions institutionnelles vise à déstabiliser la profession : valse des programmes, suppressions de moyens, remise en cause des compétences des enseignants. Du coup, la communauté professionnelle enseignante peine à produire des normes : même les enseignants ne savent plus ce qu’est un travail bien fait.
Ne faisant pas confiance à leurs évaluateurs (les IEN) qui se désolidarisent de plus en plus de leurs agents, les enseignants se retrouvent avec leur seul idéal de l’enseignement comme mètre-étalon de leur pratique. Et forcément, puisque qu’ils font sans arrêt des compromis entre ce qu’ils doivent faire (travail prescrit) et ce qu’ils voudraient faire (travail idéal), ils sont déçus de leur auto-évaluation et cela génère du stress et de la souffrance.

Ces constats étant posés, le temps est aux solutions : il nous faut retrouver ces collectifs de travail pour pouvoir reprendre notre réflexion sur le métier et définir ensemble (en discutant) les critères du travail enseignant bien fait.
Parallèlement, les organisations du travail facilitantes doivent être généralisées (temps dégagé pour du travail collectif de réflexion, solidarité accrue entre collègues et de la hiérarchie envers les enseignants).

En fait, le salarié n’est pas en cause lorsqu’il souffre au travail, c’est l’organisation du travail qui est à revoir.

Lire également :
- Résultats de l’enquête "les enseignants ne sont pas des feignants"
- Le SNUipp-FSU remet le travail sur la table


* : Christophe Hélou est professeur de Sciences Économiques et Sociales, docteur en sociologie et enseignant-associé à l’INRP (Institut Nationale de la Recherche Pédagogique) , syndicaliste et co-auteur de "La souffrance des enseignants", paru aux PUF (plus d’infos)