Vous êtes ici : Accueil du site > Actualités > Nationales > Article du Monde : « Je me suis retrouvé enseignant en moins de 30 minutes (...)
Publié : 17 janvier

Article du Monde : « Je me suis retrouvé enseignant en moins de 30 minutes »

Chômeur depuis trois ans, ­ ex-travailleur dans l’humanitaire, ce quadra parisien est enseignant contractuel depuis septembre 2016.

Je me suis retrouvé enseignant en moins de trente minutes. Le 10 juin 2016, j’ai reçu un mail de la chef de service du recrutement remplacement et formation de l’éducation nationale de Seine-Saint-Denis. Elle m’informait que des commissions de recrutement d’enseignants contractuels en élémentaire étaient organisées. Si j’étais ­intéressé, je n’avais qu’à répondre pour obtenir un rendez-vous. La seule ­contrainte : avoir un master ou équivalent. J’ai 45 ans, je suis titulaire d’un DEA en sciences humaines. J’ai travaillé pendant vingt ans dans l’humanitaire, et je suis au chômage depuis plusieurs années. Je me suis dit pourquoi pas. Prof, j’y avais déjà pensé. En avril, j’avais passé le concours de recrutement d’enseignants à Paris (CRPE). J’ai eu l’écrit mais pas l’oral. j’ai ensuite passé le concours supplémentaire dans l’académie de Créteil.

Me voilà quelques jours plus tard dans un petit bureau d’un bel immeuble à Bobigny avec une professeure des écoles et une conseillère pédagogique. « Au vu de votre CV, nous avons retenu votre candidature », me disent-elles. Elles ne m’ont posé aucune question sur ma motivation, mais m’ont demandé ce que je ferais si j’avais oublié de faire des photocopies pour mes élèves : « Vous laissez vos élèves seuls ? Vous envoyez deux ­enfants les faire ? » J’ai répondu : « Je n’abandonne pas ma classe ! » J’ai trois enfants moi-même. J’ai compris qu’il fallait du bon sens, un peu d’assurance et bien parler le français. Le rendez-vous a duré quinze minutes montre en main. Au bout de dix minutes de délibération, elles m’ont dit que c’était OK. Et que le ­salaire s’élèverait à 1 699,31 euros brut.

Formation de trois jours en maternelle

Fin août, j’ai suivi avec une vingtaine d’autres enseignants en devenir une formation de trois jours en maternelle : l’importance du chant, la gestion d’une classe avec tout ce que ça implique (tenir le rang, se faire respecter, gérer les perturbateurs…). Et enfin, quelques combines : ne jamais dire aux parents que tu es contractuel. Ces trois jours ont été d’un grand ennui. Mais je doute qu’un super-pédagogue puisse former qui que ce soit en trois jours.

Le 1er septembre, jour de la rentrée, j’ai été affecté dans une école élémentaire pour observation. L’idée est de passer du CP au CM2. C’était vraiment bien. J’ai rencontré trois professeurs ­ultrastructurés. C’était impressionnant. Puis, vers le 10 septembre, j’ai été affecté dans une classe de CP dans une école particulièrement dure. Comme la formation avait été très succincte, j’ai fait à ma sauce. Une journée est un rituel : il faut commencer par la date. Puis j’ai ­vérifié l’alphabet, la ­numération. Avec un outil indispensable : l’ardoise ! Là j’étais maître à bord. Je faisais des séances assez courtes mais ­plusieurs fois par jour. L’école c’est du théâtre, il faut ­toujours être en représentation devant les enfants.

Le CP m’a paru assez simple, pas le CM2

Finalement, le CP m’a paru assez simple. Ce qui n’a pas été du tout le cas du CM2 que j’ai fait ensuite dans une autre école. L’instit que je remplaçais ce jour-là avait prévu de faire des sciences mais honnêtement, mes connaissances pédagogiques n’étaient pas assez poussées pour que je puisse bien leur transmettre ce savoir. Ce que les enfants ­apprennent en CM2, je ne le maîtrisais pas. Du coup, j’ai improvisé sur l’art. Je les ai interrogés sur des artistes, je leur ai fait chercher des noms dans le dictionnaire, je leur ai ­demandé s’ils étaient déjà allés au musée. Une discussion s’est engagée.

Un peu plus tard, une instit m’a donné un ­conseil. « Si tu es perdu dans la journée, tu prends le cahier de bord [c’est une sorte de journal où ce qui a été fait au jour le jour est consigné] et tu refais ce qui a été fait la veille. » En ­maternelle, les journées passent très vite. En petite section, c’est beaucoup de chant, d’histoires racontées, de comptines, de jeux… Je leur fais même faire du yoga. Et ils adorent ça ! Mais dans certaines écoles, le niveau de violence est énorme. Les enfants crachent par terre, n’ont aucun respect pour l’instit, dessinent des kalachnikovs…

Je rencontre des profs très motivés

En quelques mois, au fil de mes remplacements, j’ai rencontré des gens vraiment chouettes. Partout où j’ai vu une bonne direction d’école, j’ai constaté une bonne cohérence du corps enseignant. Au début, je n’y croyais pas. Mais j’ai fait des écoles pourries avec des ­super-directrices, présentes, investies. C’était agréable d’y travailler. Je rencontre aussi des profs très motivés. Mais ceux qui m’impressionnent le plus ne répondent pas forcément au triptyque : compétences, gestion de classe et approche de l’enfant. J’ai aussi croisé de très bons profs qui ne sont pas d’excellents pédagogues mais qui ont le feeling avec les élèves. Il y a aussi beaucoup de lassitude et de résignation. Une forme de fatalisme dans leur discours : « On fait avec ce que l’on a. » Même s’ils reconnaissent que beaucoup d’efforts ont été faits en Seine-Saint-Denis, que les classes restent rarement sans professeur.

En tout cas, pour être contractuel, il faut être très souple et malléable. Certains font ça depuis cinq ans. Ils ont leur kit dans leur cartable et peuvent basculer d’un niveau à l’autre très rapidement. Il faut aussi se dire que tu vas faire des kilomètres. Que tu peux arriver dans une école, et puis c’est finalement dans une autre qu’on t’attend. Une des règles d’or est de toujours avoir son téléphone allumé, au pire en silencieux. Au début, j’ai raté des remplacements parce que mon portable était en mode avion, et on me l’a reproché. Quand je ne remplace pas, je suis affecté dans une école pour observation. Je peux assumer un atelier mais je n’interviens pas sur la pédagogie.

Jour après jour, je me dis qu’il faudrait vraiment que je sois formé si je continue ce métier, même si le fait d’avoir eu trois enfants m’aide énormément. Mes collègues me demandent si ça va, si ça me plaît, « si c’est une vocation ». Je leur réponds : « Pas vraiment… » Mais il faut bien que je travaille. Cette année, je me suis réinscrit au concours de professeur des écoles, à Paris.

Nathalie Brafman le 15 janvier 2017